INTERVIEW - Cinquante-cinq ans après sa mort,
Louis-Ferdinand Céline soulève toujours les passions. Dans leur dernier
ouvrage, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff dépeignent un
«délateur doublé d'un hitlérien inconditionnel». À quoi Me François
Gibault répond :«Ce qui reste de lui, c'est la littérature.»
«La question n'est pas: “Comment Céline a-t-il pu écrire Bagatelles pour un massacre, pamphlet massif de propagande antisémite?”, mais: “Comment cet homme d'ordre, cynique et antihumaniste a-t-il pu écrire Voyage au bout de la nuit,
roman majeur célébré par la gauche pour son pacifisme, son
anticolonialisme et son anticapitalisme?”», observent l'historienne
Annick Duraffour et le philosophe Pierre-André Taguieff. Tous deux
s'agacent de la célinolâtrie qui s'est développée depuis la fin du
dernier siècle, et voient dans cette entreprise conduite par des
passionnés de littérature une volonté systématique de réhabilitation
qui, sous couvert de réduction de l'écrivain à sa carrière littéraire,
empêche de voir la nocivité de son action sur son époque, des années
1930 à la Libération. Fut-il si influent? Et des mots, comment est-il
passé aux “actes”? Faut-il le vouer aux gémonies? François Gibault,
avocat de Lucette, l'épouse de Céline, biographe de l'écrivain et grande
figure des études céliniennes, a lu Céline, la race, le Juif et donne la réplique aux deux auteurs. LE
FIGARO MAGAZINE. - Avait-on besoin, soixante-dix ans après les faits,
de revenir sur les actes d'un écrivain qui a été en exil, qui a été
jugé, qui est revenu en France et qui est mort depuis cinquante-cinq
ans? N'est-ce pas de l'acharnement? Pierre-André TAGUIEFF. -Nous
cherchons avant tout à connaître, expliquer et comprendre. Comme le dit
Voltaire: «On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la
vérité.» Il ne s'agit pas de faire un procès, sinon peut-être celui de
certains célinistes pieux et falsificateurs, et d'en finir avec la
légende héroïque et victimaire défendue par certains gardiens du temple,
en revisitant les interactions, les ambiguïtés et contradictions entre
la trajectoire biographique, les engagements idéologiques, les activités
littéraires et certaines interventions politiques souvent oubliées, qui
ont fait de Céline un propagandiste du nazisme au-delà même de son
statut de pamphlétaire antijuif.
«C'est une entreprise de démolition
qui va d'ailleurs donner du grain à moudre à nombre d'antisémites : plus
on en parle, plus on réveille ce sentiment qui s'était pourtant assoupi
en France»
François GIBAULT. - D'où le réquisitoire que constitue en
vérité votre livre, où la parole n'est nullement accordée à la défense.
C'est une entreprise de démolition qui va d'ailleurs donner du grain à
moudre à nombre d'antisémites: plus on en parle, plus on réveille ce
sentiment qui s'était pourtant assoupi en France, et c'est parfaitement
malsain. Pierre-André TAGUIEFF. - Vous savez aussi bien
que moi que la judéophobie se réveille sans qu'on ait besoin de la
ranimer. Cacher les choses me paraît être une position
contre-productive. François GIBAULT. - Mais qui cache quoi? Vous évoquez les célinistes pieux et falsificateurs, or, dans le volume VII des Cahiers Céline(Gallimard),
nous avons, Jean-Pierre Dauphin et moi, publié une série de textes
antisémites que personne ne connaissait. Dans ma biographie de Céline,
j'ai sorti tout ce que j'avais. J'estime tout à fait positif que de
nouvelles biographies de Céline paraissent, mais à condition d'apporter
des éléments nouveaux. Se focaliser strictement à charge comme vous le
faites me paraît injuste. Qu'avez-vous découvert de nouveau par rapport à tout ce qui a été dit? Pierre-André TAGUIEFF. -
De nouvelles sources des pamphlets et l'usage de plusieurs faux
antisémites, ses contacts internationaux avec des réseaux nazis ou
pronazis, à commencer par le Welt-Dienst, l'agence de propagande qui
soutenait et fournissait en matériaux divers les professionnels français
de l'antisémitisme, tels que Coston, Darquier ou Petit, documentaliste
de Céline pour ses pamphlets. Ou ses liens avec le leader pronazi
canadien Adrien Arcand, et son coup de pouce au négationnisme naissant.
«J'aborde entre autres la question des dénonciations : des mots qui, sous l'Occupation, deviennent des actes»
Annick DURAFFOUR. -De mon côté, j'aborde entre autres
la question des dénonciations: des mots qui, sous l'Occupation,
deviennent des actes. Céline a dénoncé Robert Desnos, Charles Cros, le
Dr Mackiewicz, secrétaire des médecins de Seine-et-Oise, le Dr Howyan,
médecin femme du dispensaire de Clichy, et probablement Serge Lifar. Il
dénonce comme communiste le Dr Rouquès dans sa préface à la réédition de
L'Ecole des cadavres. Il dénonce comme juif Victor Barthélemy en
apportant une lettre en main propre à Jacques Doriot, chef du PPF. Et,
comme il cherche du travail, il dénonce le médecin chef du dispensaire
de Bezons, le Dr Hogarth, d'abord comme médecin juif étranger - ce que
n'était pas ce dernier - puis comme nègre haïtien. Alors que le maire de
Bezons lui résiste, il insiste auprès du directeur de la Santé à Paris,
obtient le licenciement de Hogarth, et prend sa place. François GIBAULT. -
Céline n'écrit pas à la police ni à la Gestapo, mais à des
administratifs qui distribuent des postes. Si révoltante que soit la
manœuvre, elle ne vise pas à la poursuite, à l'enfermement ni à la
déportation d'une personne, il convient donc de s'entendre sur les mots:
on ne saurait qualifier cette bassesse de dénonciation, au sens
tragique vécu sous l'Occupation. L'attaque contre Desnos, par exemple,
se trouve dans un article de trois ans antérieur à son arrestation en
1944, non pas en qualité de juif − ce qu'il n'était pas − mais de
résistant. Pour ce qui est de Serge Lifar, vous reconnaissez dans votre
livre que ce n'est pas Céline qui l'a dénoncé, vous supposez seulement
qu'il est à l'origine de la dénonciation. Avec des suppositions, on peut
envoyer beaucoup de monde au poteau. Annick DURAFFOUR. -
Sur Lifar, il y a plusieurs indices convergents, dont son propre
témoignage en juin 1972 ; j'analyse dans le livre le cas complexe des
dénonciations de Desnos. En tout cas, les dénonciations publiques du
célèbre Céline sont prises au sérieux. C'est sur sa dénonciation que la
police allemande de sûreté recherche un jeune communiste près de
Quimperlé après un attentat contre un prohitlérien. Rouquès est lui
aussi recherché dans le Midi ; Cros et Mackiewicz protestent
publiquement de leur aryanité ; la police allemande ouvre une enquête
sur Lifar. Howyan est interrogée. François GIBAULT. - Mais
il est aussi intervenu auprès de Fernand de Brinon pour tenter de
sauver un malheureux Breton à demi arriéré, ainsi que d'autres. Il a
aussi soigné des résistants. C'est en ne rappelant pas de tels faits que
votre ouvrage confine à une entreprise de démolition: 1200 pages à sens
unique, c'est beaucoup… Annick DURAFFOUR. - Sans
doute fallait-il prendre ce parti, tant a été important le travail de
recouvrement de la vérité. Céline a aidé des résistants? J'aimerais
connaître un cas précis!
«On a l'impression, lorsque vous
évoquez la Société d'études céliniennes, que nous cherchons à étouffer
les choses, mais nous n'avons jamais nié l'antisémitisme de Céline»
François GIBAULT. - Oh, rien de plus simple! Vous trouverez
cela dans mon livre, avec d'incontestables témoignages que j'ai moi-même
recueillis. Le rôle de Céline durant l'Occupation n'a rien de
comparable à celui d'un Rebatet ou d'un Brasillach qui ont régulièrement
écrit dans les journaux collaborationnistes, ce qui n'était pas le cas
de Céline. De temps en temps, sur un coup de colère, il s'exprimait,
oui! J'ai publié tout cela. On a l'impression, lorsque vous évoquez la
Société d'études céliniennes, que nous cherchons à étouffer les choses,
mais nous n'avons jamais nié l'antisémitisme de Céline, non plus que
quelques faits de collaboration. Annick DURAFFOUR. -
Nous mettons en cause des célinistes pieux ou naïfs, jamais la Société
d'études céliniennes en tant que telle. Et la question n'est plus sur
l'antisémitisme, c'est un fait acquis. La ligne de défense est désormais
celle-ci: Céline a-t-il dénoncé ou non? Là-dessus, c'est le silence ou
le contournement. François GIBAULT. - Mais, encore une
fois, la dénonciation sous l'Occupation, c'était la lettre adressée aux
autorités policières françaises ou allemandes! Vous n'avez rien de cela
chez Céline, qui éructait à la cantonade, sans que cela entraîne
l'incarcération des gens cités. Peut-on faire la distinction entre l'homme et l'œuvre?
«Le jazz, ‘‘musique négro-judéo-saxonne'' fait écho au jazz comme ‘‘salissure judéo-nègre'' de la propagande nazie»
Annick DURAFFOUR. -Connaître l'homme permet de ne pas projeter systématiquement les a priori d'un lecteur de gauche sur son œuvre. Le style de Voyageproduit
un véritable choc qui assourdit curieusement le lecteur. Mais une
relecture informée entend aussi la voix ventriloque, celle de l'homme
qui «a ses idées». Le jazz, «musique négro-judéo-saxonne» fait écho au
jazz comme «salissure judéo-nègre» de la propagande nazie, la haine est
«le piment vital» de l'existence, et si «la race française n'existe
pas», c'est que la nation est un mélange de races. Connaître l'homme,
c'est percevoir les visées argumentatives du récit. Nord, ultime
roman publié de son vivant, est aussi un plaidoyer pour les vaincus qui
fait écho au livre de Maurice Bardèche, apprécié par Céline, Nuremberg ou la Terre promise, apologie des vaincus publiée en 1948 qui fut saisie et interdite à la vente. François GIBAULT. -
Est-ce que cela change quoi que ce soit à son génie d'écrivain? À sa
langue, à sa saisissante faculté d'évocation, au renouveau qu'incarne
son style? Céline est un être complexe, pétri de contradictions. Il
écrit le Voyage au bout de la nuit, œuvre d'un humaniste, et Bagatelles pour un massacre, cri de haine. Personne n'y peut rien. C'est ainsi. Vous manquez d'objectivité en affirmant à grands traits qu'après Voyage au bout de la nuit etMort à crédit,
l'œuvre littéraire de Céline ne présente pas d'intérêt. Ce n'est
assurément pas un romancier d'imagination. Après avoir raconté
l'enfance, la guerre de 14, les États-Unis, son expérience de médecin de
banlieue et l'Afrique, la deuxième vague de son œuvre interviendra
après guerre, quand il aura autre chose à raconter. Annick DURAFFOUR. -Voyagen'est
pas un texte humaniste, il exprime une révolte «populiste» qui mêle
tout et son contraire, scènes fortes, véritable poésie et préjugés
grossiers: les Noirs y sont des «cannibales» «ahuris» qui relèvent «de
la misère incurable, innée» ; «les femmes, ça ne médite jamais» tandis
que les hommes devant la Seine «urinent avec un sentiment d'éternité»… François GIBAULT. -
On peut toujours, au regard de ce qui s'est passé durant l'Occupation,
faire une relecture des textes antérieurs pour y débusquer les prodromes
de la maladie de la bête immonde, et c'est ce que vous faites, alors
que le Voyageest à l'évidence un pamphlet contre la guerre, la
colonisation, l'exploitation de l'homme par l'homme. Là, il y va
carrément, et il n'est pas question d'antisémitisme. Annick DURAFFOUR. -
C'est la lecture courante mais caricaturale, sauf pour la guerre. Car
Céline, qui respecte l'armée et son rôle, écrit effectivement un grand
roman pacifiste et antimilitariste. Le décalage entre les pensées
ordinaires de Céline et Bardamu oblige à penser que l'auteur s'adapte
aux attentes de son temps, «condition sans laquelle pas de tirage
sérieux». Céline n'est pas Bardamu. Voyageest en fait le livre qui lui ressemble le moins. Et la source d'un vrai quiproquo sur Céline. François GIBAULT. -
Votre contestation de l'essence même d'un chef-d'œuvre vous renvoie à
votre parti pris. Si ce livre avait été une imposture, il n'aurait pas
eu l'immense retentissement qu'il a eu. Que Céline soit plein de
contradictions est le propre de nombre de génies. Quoi qu'on en pense,
la littérature transcendera toujours les auteurs.
«Céline a été l'un des rares
hitlériens inconditionnels. Face à l'antisémitisme ‘‘latin'' d'un
Maurras selon lui inefficace − il prônait un programme raciste
radical»
Que vous inspire l'annulation par Frédéric Mitterrand de la
célébration du 50e anniversaire de la mort de Céline en 2011? Y
aurait-il en France une forme de littérairement correct? Pierre-André TAGUIEFF. -C'est
bien plutôt la célinophilie qui est la variante esthético-littéraire du
politiquement correct! Début 2011, Henri Godard, spécialiste reconnu de
Céline, avait déjà rédigé son texte pour cette célébration. C'est
seulement suite à diverses protestations qu'elle n'a pas eu lieu, alors
que Frédéric Mitterrand n'y voyait aucune objection personnelle. C'est
donc un mauvais procès… Ce qui nous paraît important est d'établir
certains faits. Céline a été l'un des rares hitlériens inconditionnels.
Face à l'antisémitisme «latin» d'un Maurras - selon lui inefficace − il
prônait un programme raciste radical inspiré de son maître méconnu
Urbain Gohier: les Juifs sont des «monstres» qui «doivent disparaître».
Sur la base des auditions de Knochen, chef de la police allemande, la
direction générale des Renseignements généraux identifie Céline comme
«agent du SD» (service de renseignements de la police allemande) dans
une liste de 45 «agents de l'ennemi». François GIBAULT. -
Il n'y a aucun document sur ce que Céline aurait dit à la police
allemande et, pour ce qui est de Knochen, on sait ce que valent les
confidences des nazis une fois qu'ils sont pris… Maurras, quant à lui, a
écrit dans les journaux avec l'autorité qui s'attachait à sa personne
jusqu'au début de l'année 1944. Céline nazi est un autre problème, loin
d'être aussi lourd de conséquences qu'on pourrait le fantasmer. Après
cinq ans d'instruction - il a été jugé en 1950 - il a été condamné par
défaut, c'est-à-dire pratiquement sans défenseur, à un an
d'emprisonnement. Voilà qui est objectif.
- Crédits photo : ,Annick DURAFFOUR. - Si le procès avait lieu aujourd'hui, les choses seraient différentes. Le dossier était incomplet et vous le savez bien! François GIBAULT. -S'il
se tenait aujourd'hui, ce serait devant des juges indépendants, ce qui
n'était pas le cas des cours de justice, qui étaient composées d'anciens
résistants et de victimes du nazisme… Finalement, tout cela est un faux
problème. Que faut-il penser du Caravage, voyou, dépravé et assassin?
Qu'un peintre soit le dernier des salauds ne m'importe guère à l'instant
où je contemple l'un de ses chefs-d'œuvre. Ce qui reste de Céline un
demi-siècle après sa mort, c'est la littérature. Céline, la race, le Juif, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (Fayard), 1174 p., 35 €. En librairie le 6 février.
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