Adresse de la photo : 41 Rue Gal Ferradou .Oran
Dans
cette maison on naissait et on mourait. On naissait au
rez-de-chaussée, ça
se passait entre les mains des grand-mères ou
des médecins réfugiés d’Espagne qui n’étaient jamais repartis
et dont le grand-père disait : « c’est la
famille ».
On
mourait au premier étage pour que les enfants soient épargnés.
Comme des petits animaux blessés nous allions nous cacher sous les
housses des chaises du rez-de-chaussée pour nous protéger. Et puis
nous avons vu notre belle grand-mère porter un voile noir sur son
chapeau et ses yeux verts jusqu’à la fin.
Mais
cette fin-là n’aura jamais de fin sinon dans ces lieux
géographiques et Dieu merci, les lieux sont transportables.
L’art
permet de ressusciter les merveilleuses taches de soleil depuis de
mortels vestiges. Non pas dans une fuite mais dans les démons des
retrouvailles. Ce monde existe encore pour les enfants que nous
sommes restés, dans nos conversations irremplaçables, quand l’un
de nous tire le verrou du petit jardin d’entrée et grimpe jusqu’en
haut, jusqu’à la terrasse pour se pencher sur la balustrade
interdite et dominer la rue qui était en dehors de notre monde, en
plein soleil de midi. 41 Rue Gal Ferradou et angle de la Rue
Compagnon .Oran .
C’est
dans ces moments d’intimité que notre vie sort du quotidien et de
sa raison pure pour se rouler dans un virginal abri-renaissance parce
qu’elle échappe à la comptabilité des jours qui ont suivi , aux
bruits de l’actualité rugissante quand il n’y a plus de langage
codé que l’émotion est douce à pénétrer, grâce à l’édifice
de joies que notre grand-père et notre grand-mère ont couronné
d’ondes du bonheur.
Même
si de récentes photos montrent ce que les islamistes ont fait de
notre âge tendre une prison entourée de très hautes murailles, un
vertige muré dans un mausolée de marbre, même ce marbre ne saurait
éradiquer la plus magnifique petite parcelle de notre histoire née
dans la conscience des replis des ondes et des pages de cette
Algérie éternelle que le nom de Allah veut museler même chez les
musulmans fous de Lui.
Dans
ces lieux étranges la fête est éteinte mais l’art de la
naissance devra faire revivre les magies d’un jardin perdu dans le
songe d’une famille nourrie de bonheurs simples ..

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